Comment apparait une nouvelle variété de haricot ?

Publié le par Philipe BAUMAUX

Au cours des millénaires pendant lesquels le haricot s’est étendu et développé sur le continent américain, il a pu s’adapter aux différentes conditions climatiques et aux différents parasites grâce à une très grande  variabilité de ses caractères : Si par exemple un nouveau parasite arrivait dans une région, seules les plantes résistantes à ce parasite résistaient. Un nouvel écotype, « variété » adaptée à un écosystème, était ainsi créé par sélection naturelle.

Cette variabilité était renouvelée grâce à des insectes capables d’ouvrir la fleur de haricot pour y prélever des nectars et y effectuer à l’occasion des croisements avec le pollen issu de fleurs des variétés précédemment visitées. Les cartes étaient ainsi rebattues et de nouvelles plantes présentant de nouvelles combinaisons de caractères apparaissaient, certaines adaptées à leurs écosystèmes, d’autres non. De nos jours en Europe, des Xylocopes violets ou certains bourdons sont capables d’assurer des fécondations croisées de haricot.

Les premières variétés cultivées ont été créées par les Amérindiens qui les ont sélectionnés parmi les écotypes disponibles, en choisissant vraisemblablement  les grains les plus gros et les plantes les plus productives.

C’est cette technique de sélection, dite « massale », qui a permis de voir apparaitre des variétés naines et d’autres grimpantes, dont on consomme les gousses ou plutôt les grains, à fleurs violettes ou à fleurs blanches, avec des grains d’un grand nombre de formes et de couleurs.

 

Puis vers 1850 s’est développée la sélection « dirigée » à la faveur des connaissances scientifiques qui se développaient, notamment suite aux travaux du Moine Grégoire Mendel sur l’hérédité des petits pois publiés en 1865.

Depuis cette époque les sélectionneurs croisent des variétés bien déterminées avec pour objectif d’associer les caractères favorables des deux parents dans une seule et unique nouvelle variété.

Facile à dire… mais moins facile à faire !

La famille de Vilmorin, passionnée de médecine et de botanique depuis le milieu du XVIIIème siècle a joué un grand rôle dans cette aventure, avec notamment Louis de Vilmorin qui a énoncé en 1856 le principe de la sélection généalogique, toujours à la base des techniques de sélection pratiquées de nos jours.

 

La sélection de nos jours :

  1. les objectifs de sélection

Comme pour toutes les espèces légumières, un des principaux objectifs de sélection concerne les résistances aux maladies, afin de réduire au maximum le recours aux traitements chimiques.

Chez le haricot cela concerne le champignon de l’anthracnose et le virus de la mosaïque commune (la plupart des variétés y sont actuellement résistantes), la graisse à halo et la graisse commune (deux bactéries responsables de tâches huileuses sur les gousses), et divers champignons du sol.

Viennent ensuite les critères de qualité de la gousse ou du grain : absence de fil et de structures fibreuses dans la gousse, homogénéité de maturité du grain…

Puis les critères de port de plante, afin que celles-ci restent bien debout jusqu’à la récolte.

Enfin de très nombreux autres critères spécifiques à l’emploi qui sera fait de la variété :

  • maturité échelonnée pour des haricots verts destinés aux amateurs afin qu’ils produisent pendant plusieurs semaines,
  • maturité groupée pour des haricots destinés aux professionnels qui récoltent en une seule fois avec une machine,
  • variété précoce pour ceux qui veulent une production au plus tôt dans l’année, ou ceux qui font des semis très tardifs,
  • épiderme de la gousse qui ne se décolle pas à la surgélation
  • rupture facile du pédoncule de la gousse pour faciliter la récolte

 

  1. Où puiser la variabilité nécessaire ?

Le sélectionneur peut  utiliser la  variabilité existante qui se compose de tous les écotypes et variétés cultivées disponibles.

Et ce n’est pas rien !  

Aujourd’hui, les sélectionneurs conservent en France environ 4 000 variétés cultivées dans leurs propres collections, et c’est 35 000 variétés et écotypes de haricots différents qui sont conservés au Centre International d’Agriculture Tropicale à Cali en Colombie.

L’objectif n’est pas de faire une collection philatélique, mais bien de cultiver chaque variété ou écotype, et de les caractériser pour connaitre leurs qualités ou leurs défauts. Ces observations permettent ensuite de repérer lesquels d’entre eux  ont des qualités complémentaires qui pourraient être associées dans leurs descendances.

 

  1. Créer une nouvelle variabilité

Une fois les « géniteurs » potentiels repérés, il faut les croiser pour recueillir leur descendance.

Le croisement doit s’effectuer en « castrant » une fleur de la plante qui sera la plante « mère » (castration des étamines avec de petites pinces), et en apportant du pollen de la plante qui sera la plante « père » (on frotte le pistil de la plante mère avec des étamines de la plante père).

La première génération issue de ce croisement présente des plantes toutes identiques. C’est ce que l’on appelle un hybride F1, mais qui dans le cas du haricot ne peut pas être utilisé commercialement car la pollinisation manuelle le rend inabordable économiquement.

Par contre si nous laissons cet hybride F1 s’autoféconder, dès la 2ème génération comme l’a montré Grégoire Mendel, les caractères des deux parents disjoignent et toutes les plantes sont différentes. La sélection peut commencer…

 

  1. Sélectionner dans les générations successives

Pour pouvoir choisir il faut avoir du choix, dirait Lapalisse !

Effectivement si l’on veut avoir des chances d’obtenir une bonne variété il ne suffit pas de regarder 2 descendants de notre croisement. C’est 1 000 ou 10 000 qu’il faut cultiver, regarder, analyser,  peser, tester.

Chaque « lignée » (une ligne semée de 2 ou 3 mètres de long provenant de la récolte d’une seule et unique plante), est cultivée, observée et testée vis-à-vis des maladies (tests de laboratoires ou observation en parcelles contaminées).

Mais une lignée excellente lors de la 3ème génération ne donnera pas forcément le même résultat à la génération suivante car ses caractères vont disjoindre encore un peu.

Il faut donc répéter ces observations pendant 6 à 8  générations pour être sûr d’obtenir une bonne variété que l’on puisse reproduire ensuite à l’identique.

Au total, se seront peut-être 30 ou 40 000 lignées qui auront été analysées avant de trouver une nouvelle variété.

Exercice qui prend 6 à 7 ans, 4 à 5 hectares de terrain à scruter plante par plante, et pas mal de mal au dos, car le haricot nain ne fait guère plus de 50 cm de haut dans les meilleurs cas.

 

  1. A quoi ressemble un sélectionneur ?

C’est d’abord une femme ou un homme passionné, qui aime la plante sur laquelle il travaille, et qui connait par cœur les détails de toutes les variétés existantes, leurs qualités mais aussi leurs défauts.

Pour être capable de repérer rapidement la plante élite parmi les centaines de milliers qu’il regarde tous les jours, il doit pouvoir se représenter la plante idéale, celle dont il rêve depuis toujours et qui n’existe pas.

Cette plante doit être collée au fond de sa rétine, de telle sorte qu’en cas de rencontre fortuite au détour d’une lignée, une alarme stridente retentisse et le fasse stopper comme un chien d’arrêt.

Ceci n’est pas qu’une image, car nombre de sélectionneurs m’ont dit s’endormir le soir en regardant passer des haricots lorsqu’ils ferment les yeux.

 

D’autres comptent les moutons…  

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